Stop à la tyrannie de la perfection

Dernière mise à jour : 6 août




1-L’obssesion de la plastique


‘Jeunisme, esthétique ’ et performance sont les valeurs phares de notre société actuelle et semblent intrinsèquement liées. Les vidéos vantant les mérites du recours à la médecine esthétique ‘dite non invasive’ envahissent la toile prônant les miracles des injections d’acide hyaluronique, Botox et plus récemment des ultrasons ciblant les muscles profonds pour faire disparaître les rides et repulper la peau.


Ce martèlement finit par nous convaincre de manière insidieuse qu’avoir des rides ou une quelconque imperfection serait une tare honteuse dont il faut absolument se débarrasser sous peine d'être jetée aux oubliettes. Sans surprise, l’IFOP révèle qu’une femme sur 10 a eu recours à la chirurgie esthétique en 2018.

La multiplication des réseaux sociaux et le temps de plus en plus long passé devant les écrans sont une aubaine pour le commerce de la beauté qui attire une clientèle dont l’âge rajeunit vertigineusement. En témoignent les nombreux vlogs faits par des jeunes filles dont on se demande ce qu’il y a à retoucher, nous faisant un avant/ après injections d’acide hyaluronique sur les lèvres et nous décrivant avec fierté et minutie toutes les facettes de leur aventure, leur douleur, les petits tracas éventuels et leur degré de satisfaction.


2- Qu’est- ce qui pousse une population grandissante à chercher une perfection illusoire?

  • · Un champ lexical diabolisant, à la manière des guerres de religion, qui envahit la toile

Du massage à la crème en passant par le maquillage tout est anti-rides ou anti-vieillissement, anti-cernes. Ces imperfections ont doit les gommer, les combattre ou les faire disparaître voire les éliminer ; Autant d’injonctions radicales qui se rapprochent du vocabulaire utilisé par les fanatiques religieux envers les impies. Les rides et autres ‘imperfections’ deviennent les ennemis à abattre.

Être assailli par ce genre d'injonctions crée des insécurités chez des personnes à l’estime de soi fragilisée soit par un entourage peu bienveillant soit par un évènement douloureux de type séparation ou licenciement. Bien sûr le temps passé devant les écrans n’arrange rien. A la manière du gourou, les messages répétés feront peu à peu leur chemin. La chasse aux imperfections devient alors comme une chasse aux sorcières, implacable, indiscutable : les voilà embrigadées dans le culte du jeunisme et de la perfection.

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  • La croyance véhiculée par les ‘like’

Plus ces personnes s’exposeront sur le net, plus elles seront assujetties à ce culte. En effet, du nombre de ‘like’ obtenu par poste naitra l’illusion d’une valeur reconnue par le plus grand nombre.

Cette illusion que du nombre de ‘like’ dépend la valeur de notre personne amène une population croissante à rechercher une côte de popularité sur les réseaux sociaux. Ce phénomène donne lieu à une surenchère de selfies et encourage des préoccupations narcissiques auprès d’une population de plus en plus jeune.


3-La recherche de la perfection : un miroir aux alouettes


La banalisation de ces pratiques me semble extrêmement dangereuse car elle fait miroiter à celles qui s’y adonnent l’espoir d’un mieux -être voire d’un bonheur qui n’est pas toujours au rendez-vous.

J’ai voulu honnêtement investiguer la corrélation entre interventions esthétiques et meilleure estime de soi. La première chose qui m’a frappée c’est le peu d’études disponibles corroborant cette corrélation mais surtout leur manque de fiabilité. Ces dernières sont systémiquement basées sur un échantillon de personnes trop restreintes pour être pertinentes. La plus grande menée à ce jour est basée sur 544 patients et réalisée par le professeur Jürgen Margraf, professeur de psychologie clinique et de psychothérapie.

Ce qu’il est intéressant de noter dans cette étude c’est que même si elle révèle que la plupart des patients connaissaient un mieux-être après les interventions, elle note aussi que parmi tous ces patients la quasi-totalité avaient des attentes réalistes à propos des bénéfices liés à l’intervention.

Une personne ayant donc une perception (négative) biaisée de son image à cause de croyances inconscientes ancrées ou de traumas subits a donc peu de chance de voir son estime de soi augmenter par une intervention esthétique.


4-Seringue un jour ce que je veux ?

Le bonheur n’est au bout de la seringue ou du bistouri que si l’on ne fait pas appel à eux pour réparer des blessures intérieures. Et c’est là toute la difficulté ! Sommes-nous toutes dans une démarche éclairée ? Hélas, je ne le crois pas. Le site ‘American psychological association’ rapporte, dans un article écrit par rebecca. A. Clay, que le prestigieux journal ‘JAMA’ (journal of the American medical association) révélait en 2016 une étude menée sur 402 patients dont 10% présentaient des troubles de dysmorphophobie. D’autres études publiées par ‘the Aesthetic surgery journal’, dans le volume 4 et 8 font état d’une corrélation observée fréquente entre troubles psychologiques plus ou moins sévères et recours à des interventions esthétiques.

Bien sûr il ne faut surtout pas faire de conclusions hâtives et déclarer que toute personne ayant recours à la chirurgie esthétique (non reconstructive) présente des troubles psychologiques ! Mais cette corrélation établie par de nombreuses études laissent à penser que les adolescents, souvent mal dans leur peau, sont donc un public tout désigné pour céder à l’appel des sirènes.


5- Les jeunes, des proies vulnérables !


Le nombre de jeunes s’engouffrant dans cette quête de la perfection ne cesse d’augmenter. Leur recherche identitaire s’accompagne souvent d’un besoin d’identification à un modèle ; or la généralisation de visages et physiques parfaits truqués par photoshop leur donne à croire que leur physique est ingrat et les pousse à vouloir ressembler à ces modèles de pacotille.

Ce phénomène s’est encore plus aggravé avec l’apparition des filtres permettant à tout un chacun de paraitre sous un jour plus ‘flatteur’. Cela commence comme un amusement, voyons à quoi je ressemblerais avec un nez plus fins ou des yeux plus grands…Puis on se pique au jeu, en se disant ‘après tout pourquoi ne me montrerais-je pas sous un jour plus ‘glamour’ ? Puis on devient accroc et c’est là que l’on peut basculer dans la tentation de ressembler à son faux.


6-La dysmorphie snapchat


Certains chirurgiens esthétiques ont dénoncé ce phénomène qu’ils nomment ‘la snapchat dysmorphophobia’ ou dysmorphie snapchat dans le JAMA (the American journal of medical association). Un trouble qui survient lorsque le cerveau exposé trop fréquemment à l’image du ‘fake’ finit par l’internaliser et rejette du même coup l’apparence du vrai visage qu’il juge inadéquate au regard de sa version ‘arrangée’.

C’est cette perception biaisée qui va générer une focalisation obsessionnelle sur les défauts prétendus du visage réel et entrainer le recours à la chirurgie plastique ou à la médecine esthétique.

Camille Gaubert, dans son article intitulé ‘dysmorphie Snapchat’, publié en 2019 sur Sciences Avenir, nous apprend notamment que ce phénomène inquiétant a poussé Instagram en 2019 à supprimer les filtres ayant un effet chirurgie plastique.

Pourtant , il existe encore des jeux de simulations médicale comme « Goldie injections dans les lèvres ». Un jeu destiné aux 16 ans et plus dans lequel on doit aider une ado au look manga à changer de look. L’existence de tels jeux en dit long sur les messages subliminaux envoyés à celles qui y jouent.


7- Que cache ce besoin de jeunisme et/ou de 'perfection' ?


À l’ère des écrans omniprésents dans tous les foyers et des réseaux sociaux qui se multiplient, tout semble se passer sur la toile. Comme si la vie n’avait de sens que si l’on pouvait la prendre en photo pour la montrer aux autres, comme si de l’approbation ou désapprobation des autres dépendaient notre réalisation. Comme si tout notre être n’était réduit qu’à l’image qu’il donne à voir. En sommes, dis-moi qui tu montres et je te dirai qui tu es : une belle fumisterie qui fait le bonheur de tous les acteurs de l’esthétique.

Sommes-nous à ce point devenues assujetties pour vouloir se rendre esclaves de codes sociaux de plus en plus éloignés de ce qui fait la beauté des choses. Sommes-nous réduites à être des poupées gonflées au botox ou à l’acide hyaluronique ?

À l’ère du balance ton porc il me semble qu’il y a un paradoxe. D’un côté les femmes semblent vouloir s’émanciper du joug de la toute-puissance masculine et de l’autre elles retombent dans les griffes d’un autre dictat : celui d’une plastique normée. Un dictat qui a pris naissance dans l’industrie du cinéma et imposé par les mêmes ‘acteurs’ …

La solitude de plus en plus grande dans laquelle nous plonge le temps passé devant nos écrans n’exacerbe-t-elle pas un besoin de reconnaissance que l’on tente de nourrir par des stratégies compensatoires.

La quête de la ‘perfection’ serait-elle devenue une solution existentielle ? Comme si chaque injection venait nous offrir une renaissance ; comme si nous refaçonner le corps ou le visage nous remodelait de l’intérieur. Une illusion qui amène souvent à une surenchère proche de l’addiction et qui nous fait oublier que les vrais clés du bonheur sont à l’intérieur de nous.









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